L'économie sociale, une famille de valeur(s)

Publié le 23 Juin 2009

L’économie sociale représente en France 10% du PIB et près de 10% de l'emploi. Ce secteur regroupe mutuelles, coopératives et associations dans une famille porteuse de valeurs communes depuis plusieurs générations. Telle une fratrie, tantôt unie, tantôt éclatée, elle souffre d’un manque de visibilité dans notre société. À l’heure de la crise financière, une place de choix pourrait cependant lui revenir.


« Personne ne connaît précisément notre réel poids économique, la façon dont nous fonctionnons, notre poids sur le marché, y compris d'un point de vue social. » exprime Gérard Andreck, président de la Macif et du Groupement des entreprises mutuelles d'assurance. « Les employeurs de l'économie sociale ne sont pas reconnus en tant que tels, alors qu'ils viennent d'obtenir 20 % des voix aux récentes élections prud'homales. »  Ce score a augmenté de 8 points depuis les élections précédentes de 2002. Il exprime bien le poids d’un secteur qui gagne en crédibilité et en force de représentation sur l’échiquier économique et politique.

« La crise actuelle de l’économie financiarisée pourrait donner l’occasion à l’économie sociale de mettre en valeur sa singularité, » exprime la Fédération des Mutuelles de France dans un communiqué qui redonne le poids de cette économie constituée des mutuelles, coopératives et associations. Une étude récente de l’observatoire national de l’économie sociale et solidaire rappelle qu’avec ses 2,1 millions de salariés, elle représentait au 31 décembre 2006, 9,8%de l’emploi total en France. (voir P10) 

 
Des valeurs communes, un secteur créateur d’emplois

 «  L'économie sociale n'est pas une utopie, nous la vivons dans notre société » explique Corinne Bord, vice-présidente de la Conférence permanente des coordinations associatives et membre du Conseil supérieur de l'économie sociale . Nous connaissons tous des entreprises ou structures, sans savoir qu’elles appartiennent à la famille de l’économie sociale :  mutuelles santé (par exemple la Mnfct), mutuelles d'assurance (la Macif), entreprises coopératives (Le Chèque Déjeuner), banques mutualistes (le Crédit Coopératif),   fondations (Fondation Gaz de France), associations (l’UCPA).
L'économie sociale entre dans le champ de l'économie de marché, mais développe des valeurs  spécifiques. « Dans sa constitution même, l'entreprise de l'économie sociale n'est pas là pour faire du profit » explique Corinne Bord, « Elle remet au centre du système de production, un mode de gestion collectif et autonome, un processus de décision démocratique -« une personne, une voix » - et l'intérêt général ». À cela, s’ajoute l’indivisibilité du patrimoine de l’entreprise qui est collectif, contrairement aux sociétés de capitaux. Quelques lignes supprimées ici.
« Quand les entreprises classiques sont en destruction d’emploi, l’économie sociale en créée » explique Corinne Bord.  Les coopératives et associations ont affiché entre 2005 et 2006 des taux de croissance d’effectifs compris entre 3 et 4 %. Corinne Bord défend : « Les entreprises de l'économie sociale vivent différemment la crise parce que leur moteur est la demande sociale. C'est parce que l'on fait de la cohésion sociale que l'on est compétitif et non l’inverse.»  

Une histoire singulière

La grande expérience fondatrice du mouvement coopératif naît en Angleterre, à Rochdale en 1844. Des ouvriers tisserands organisent une coopérative de denrées alimentaires, la Société des équitables pionniers de Rochdale. Cette première expérience s’avère positive. Ils créent leurs propres filatures, d’autres magasins, une banque et une mutuelle de prévoyance, des écoles, des bibliothèques. Ils ont posé les principes de base de la coopération : démocratie, libre adhésion, rémunération limitée du capital, bénéfices répartis entre les membres. 
Tout au long du XIXe siècle, les coopératives se développent  dans plusieurs pays d’Europe (France, Angleterre, Danemark, Allemagne), sous l’influence conjuguée des socialistes utopiques puis d’un christianisme social.
Les sociétés de secours mutuel, organisées dès 1790 par des ouvriers imprimeurs mettent en commun des cotisations volontaires mobilisées en cas de maladie ou accident ou pour les plus démunis. Elles reçoivent un statut légal en 1850. À partir de 1898, avec la promulgation de la charte de la Mutualité, les 8000 ancêtres des mutuelles de santé actuelles prennent désormais en charge toutes les œuvres sociales et éducatives d’environ 2 millions d’adhérents.
Le concept d’économie sociale apparaît dans l’ouvrage Nouveau Traité d’écono
mie sociale de Charles Dunoyer publié en 1830. Le groupe de structures qui composent l’économie sociale, élargi au-delà des coopératives et des mutuelles aux associations en 1901 et aux fondations en 1989, adhère aux principes de démocratie et à la primauté de l’objectif social sur la recherche du profit. Le terme lui ne sera vraiment consacré qu’en 1981 par un décret et la création d’une Délégation interministérielle à l’innovation sociale et à l’économie sociale (DIIESES) à l’initiative de Michel Rocard, ministre du Plan et de l’Aménagement du territoire de l’époque.
La délégation interministérielle a depuis navigué d'un ministère à l'autre, avec peu de reconnaissance nationale et étatique. Le délégué interministériel se retrouve aujourd’hui à la tête d’une petite équipe et d’un petit budget -« trop petit » disent certains acteurs - sous la double tutelle du ministère du Travail de l’Emploi & des Solidarités  et de celui de l’Economie et des Finances.
À l’échelon des collectivités territoriales, la reconnaissance est plus évidente. De nombreux Conseils régionaux réservent des budgets aux projets issus de l’économie sociale. Des services la structurent comme en Champagne-Ardenne (voir portrait p12). « L’originalité de l’économie sociale et solidaire repose sur le prisme : développement du territoire, développement économique et formation professionnelle » explique Muriel Martin-Dupray, directrice générale adjointe en charge de l’économie à la Région, qui gère aussi ces dossiers-là. Intégrer l’économie sociale dans l’économie relève du choix politique sur cette terre de tradition mutualiste et coopérative avec 1,5 millions d'Euros d'aide aux projets engagés par la Région.

Encore trop peu visible

« L'économie sociale plus que jamais tendance avec la crise », titrait une dépêche de l'agence de presse Reuters en décembre dernier.  Les acteurs de ce « tiers secteur », comme le définissent les Britanniques, pourraient se réjouir de cette opportunité à se faire connaître et reconnaître enfin dans le paysage économique. L'information est pourtant peu reprise par l'ensemble de la presse.

« Ce déficit de visibilité, mais aussi de stratégie et d'ambition politique, c'est aussi aux acteurs eux-mêmes qu'on peut le reprocher,» regrette Hugues Sibille, directeur général délégué du Crédit Coopératif et président de l’Ides (Institut de développement de l’économie sociale). « Nous sommes difficilement capables de porter ensemble un projet, de communiquer avec un message clair auprès de la société et de faire du lobbying à partir de ce projet et de ce message. »  Ils sont nombreux à s’accorder (voir point de vue de Thierry Jeantet) comme lui sur le même diagnostic : le secteur doit encore se structurer, mieux se fédérer, simplifier ses discours, mieux communiquer.




L'économie sociale, une idée d'avenir?

Des organes de concertation existent pourtant. Des progrès se réalisent. Les dirigeants de toutes les familles de l’économie sociale ont créé en 2001 leur propre patronat, le Ceges. Lieu de coordination, de veille législative et de communication, la structure milite auprès des politiques à Paris et à Bruxelles pour faire reconnaître l’économie sociale dans l’économie. Depuis 2006, le Conseil Supérieur de l’Economie sociale, constitué de 15 membres du Ceges, de représentants de territoires et de l’Etat, renforce l’identité et la représentativité des acteurs. Le prochain enjeu du Ceges : devenir, comme le Medef,  un interlocuteur du dialogue social, dont il est aujourd'hui absent.

Malgré ce manque de visibilité, Hugues Sibille constate :« Jamais la demande d'économie sociale et l'aspiration à rejoindre ses valeurs n'a été aussi forte qu'aujourd'hui,». Il a animé en février une conférence sur le thème « entreprendre autrement :  du sens et des opportunités» lors du Salon des entrepreneurs où a été remis aux pouvoirs publics un livre blanc de propositions réalisé par 100 entrepreneurs sociaux.  « Nous avons reçu mille inscrits pour seulement la moitié de places dans la salle » explique-il. « Cette expérience révèle le ras-le-bol des salariés, des cadres, des jeunes. Nous ressentons aujourd’hui une aspiration très forte à se tourner vers une économie porteuse de sens et qui remet l'Homme au centre du système»

Gageons que les limites du système, tombé parfois dans les travers de l’économie financiarisée, ne ruinent pas les efforts entrepris par la « famille » de l’économie sociale à réaffirmer et mieux promouvoir ses valeurs.



Que celui qui est arrivé au bout de la lecture de ce long dossier, en soit félicité, vu que son écriture roborative  est loin d'être celle qui s'impose sur la toile. Et pour cause, il est paru dans un magazine papier - La Mutuelle # 124 - en avril dernier. 

Rédigé par marie Remande

Publié dans #articles généralistes

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